10.09.2011
Le latin vs Euclide à Genève
La croisade latiniste m'intrigue. Comment le latin se compare-t-il à Euclide déjà depuis longtemps écarté de l'enseignement secondaire genevois, pour ce qui est, d'abord, de l'accès aux grands esprits à travers l'Histoire, ensuite, de l'apprentissage du raisonnement, enfin, de la pertinence aux nouveaux savoirs contemporains ? Quels sont vraiment les avantages de la langue-mère sur la langue-soeur pour apprendre mieux ma propre langue ? Si l'on peut approcher les lexiques du droit, de médecine ou de biologie par le latin, pour ce qui est de ce besoin-là l'on peut aussi bien approcher le latin par l'apprentissage de ces lexiques. Enfin Lacan et d'autres ont démontré en pratique que le français se substituait avantageusement au latin dans ses usages plus obscurs ou froidement ironiques.
La croisade latiniste m'intrigue et me met en colère.
Elle m'intrigue : quels sont vraiment les avantages de la langue-mère sur la langue-soeur pour apprendre mieux ma propre langue ? Ecartons les bienfaits qui ressortent du bénéfice du doute faute d'avoir été vérifiés - il ne s'agit pas ici de contester au latin des bienfaits, mais de cerner les raisons a priori de penser que ceux-ci soient supérieurs aux bienfaits de l'italien, de l'espagnol ou du portugais dans la même fonction. Le seul fait évident a priori, c'est que cette langue-mère est comme l'eau de la mer morte, elle interdit l'immersion. Mais que signifie donc d'avoir cette utilité-là ?
Ensuite les arguments humanistes - semence de colère. La concurrence de la langue-soeur est le problème de l'argument en faveur du latin lorsque il est linguistique. Mais lorsque l'argument est humaniste et qu'on parle de Genève, le problème sera la concurrence d'Euclide. Forte concurrence, au su de tous les grands esprits qu'Euclide a formé à travers les siècles.
Pour ne citer qu'eux parmi beaucoup d'autres, peut-on vraiment comprendre Spinoza, Leibniz ou même Wittgenstein sans partager Euclide avec eux ? Le seul avantage du latin qui résiste là à l'examen, c'est qu'à Genève le latin a encore des enseignants au secondaire, pas Euclide. Mais c'est un avantage plus social et pragmatique que pédagogique et humaniste. Et il est à double tranchant, puisqu'aussi la cause de la concurrence que je leur dessine ici.
Enfin, l'argument de l'école du raisonnement. Celui qui affirme la supériorité du latin sur Euclide à ce propos, ne sait tout simplement pas de quoi il parle. La construction et la preuve euclidiennes sont ancêtres directs de toutes les sciences dures.
Vraisemblablement sous l'influence de Piaget, l'on s'était à Genève dès les années 60 départi d'Euclide en faveur de savoirs dérivés qui autorisaient en effet assez bien de l'affirmer dépassé (avec Leibniz et d'autres). Puis l'on a largement abandonné ces relais à leur tour, et c'est là le problème. Il est ainsi tragique que dans le sillage de l'évolution des métiers de l'informatique l'on écarte du secondaire toute initiation à l'algorithmique, faute notamment de savoir choisir parmi tous les langages et les terrains possibles.
- et parce qu'il est bien vrai que le programmeur d'aujourd'hui n'est plus voulu comme algorithmiste mais comme assembleur tâcheron de sous-programmes prédéfinis dans d'immenses librairies de « boîtes noires ». Soupçon, faut-il voir là l'influence de l'OMPI dont nous abritons le siège ? Vous ne comprenez pas ? C'est que l'algorithmique est devenu le terrain de jeux privilégié des juristes en propriété intellectuelle. (Juristes, latin, tiens, tiens).
Bref, hormis les avantages cités plus avant, Euclide est parfait tout à la fois comme langage et comme terrain pour initier à l'algorithmique en tant qu'élément de culture générale. La preuve éminente en est la régularité avec laquelle de jeunes académiques en informatique - formés dans d'autres écoles secondaires que la nôtre, Euclide n'est heureusement pas oublié partout - la fréquence avec laquelle de tels jeunes ne peuvent s'empêcher de remettre Euclide en scène sous forme de logiciel, en dépit du fait que 10 autres l'ont fait avant eux. Demander à Google : « géométrie dynamique »
Le latin peut-il faire valoir un semblable avantage de culture générale contemporaine en sus de la culture générale classique ? Pas que je sache. Oh, oui, il y a des lexiques, celui du droit sans doute, celui de la médecine, celui de la taxonomie du vivant. Mais outre qu'ils sont à peine contemporains, l'argument en faveur du latin est là aussi à double tranchant : comme on peut approcher ces lexiques par l'apprentissage des langues mortes, on peut approcher les langues mortes par l'apprentissage de ces lexiques.
Et puis l'attention à l'étymologie classique - à laquelle invite le latin et qui gouverne ces lexiques - cette attention rend aveugle ou sourd à une richesse particulière de la langue française. Ce qu'on pourrait appeler Canal Lacan non pour s'en référer aux propos de Lacan mais par allusion à la façon dont Lacan s'est lui-même bien servi de cette richesse. Richesse que je vais me contenter d'illustrer ici par quelques lemmes d'un dictionnaire ad hoc.
Etymologique [est-y mots logiques?] - l'analyse qu'on conduit de la forme d'un mot afin d'y trouver celles d'autres mots à propos.
Langage [lents gages] - conventions transmises par une mise en oeuvre qui les illustre mais dont elles ne sont pas l'objet immédiat.
La vérité [lave hérité] - conformité à la situation initiale qui le cas échéant compense le vice d'un oui-dire.
La vérité [l'avère-idée] - conformité à la situation finale qui le cas échéant compense le vice d'une spéculation.
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Commentaires
Je pense que l'expression de votre admiration pour Lacan et vos exemples de lacanisme auront repoussé plus d'une personne prête à écouter votre argumentation avec sympathie.
Quant à Euclide, ses démonstrations géométriques, autrefois présentées aux élèves de la section scientifique du Collège de Genève, ont en effet éclairé des générations d'élèves.
Je ne suis pas qu'en faire l'éloge en citant Lacan lui rende vraiment hommage.
Ecrit par : Mère-Grand | 10.09.2011
1) J'ai moi-même été élève de la section scientifique du Collège de Genève de 1973 à 1977, et je peux vous dire qu'à l'époque déjà le contenu et les compétences fournies traditionnellement par Euclide se trouvaient éclatées entre la logique mathématique et la géométrie descriptive en particulier. Mais la composition classique d'une construction illustrant une démonstration comme la parole illustre la langue, cela manquait bien, et J'ai mis 30 ans à prendre la mesure de la lacune que cela représentait en termes de comprendre beaucoup d'auteurs classiques et même récents.
2) Lacan: je pense que vous m'avez simplement mal lu. Je cite Lacan non pour son autorité ni pour ses propos mais pour son usage de la langue. Je n'en ai jamais lu que quelque pages, pour l'essentiel d'ailleurs tirées de "Impostures Intellectuelles" de Sokal et Bricmont. Ceci dit, je vous remercie de me rendre attentif au danger que représente la lecture paresseuse de mes propos par des gens qui s'imaginent typiquement qu'on ne saurait aimer analyser le caca sans aimer le caca lui-même.
Ecrit par : Boris Borcic | 10.09.2011
@Mère-Grand. Pour rester dans l'esprit d'Euclide, sans doute me faut-il aussi préciser le CQFD avec Lacan : il a démontré que le français valait bien le latin lorsqu'il s'agissait d'envoûter l'auditoire avec de l'opacité bien ficelée, et sa façon d'user du français peut aussi remplacer le latin pour des usages moins opaques (ce qui est le propos de ce que vous appelez mes "lacanismes").
Je suppose que vous ne contestez pas au latin le pouvoir de servir des impostures ?
Ecrit par : Boris Borcic | 10.09.2011
@Boris Borcic
Merci de me répondre de manière détaillée, même si vous utilisez par moment un ton plutôt méprisant. Peut-être fait-il simplement écho à l'aspect plutôt abscons de votre texte principal.
En ce qui concerne votre passage au Collège, il est évidemment bien postérieur au mien et Euclide y avait apparemment déjà perdu de son pouvoir de séduction à votre époque. ll est vrai aussi que j'ai fait la moitié de mes classes en scientifique et la moitié en latine par passion, que je regrette parfois, pour un monde nouveau pour moi, celui des arts, des langues et de la littérature.
En ce qui concerne Lacan, une lecture peut-être bien paresseuse m'a donné l'impression que vous aviez été charmé par quelques-uns de ses tours de passe-passe, comme beaucoup de "gens" de l'époque. Les exemples, fictifs ou non que vous donnez à la fin de votre intervention ne me semblent guère, de par leur aspect caricatural, aptes à démontrer l'usage par Lacan de la richesse de notre langue, mais sont en effet des exemples d'imposture intellectuelle. Mais là aussi, je vous ai peut-être bien mal compris.
Quoi qu'il en soit, je suis moi-même pour une double formation littéraire, dont le latin ferait partie, et scientifique: une forte demande s'est manifestée ces dernières années, notamment à l'Ecole polytechnique fédérale de Zürich pour des cours donnés par des spécialistes de disciplines non scientifiques et je ne conçois pas qu'un intellectuel digne de ce nom ait une formation qui n'englobe pas la connaissance des grandes questions posées par d'autres domaines de pensée que le sien et des méthodologies qui leur sont propres.
Mais c'est une ambition qui ne s'accommode guère de la paresse, je vous l'accorde.
Ecrit par : Mère-Grand | 10.09.2011
@Mère-Grand. Je dois à mon tour vous remercier pour cette prise de posture détaillée sur mesure. Aussi tentant que soit de vous répondre encore sur le même ton, il me faudra plutôt de l'imposture discuter, ha, l'anti-naturalité du concept à l'échelle fondatrice. D'autant que c'est le meilleur compliment que vous fîtes, l'imposture, à mon plus beau travail.
Quelle que soit la distribution effective de l'épaisseur de cortex à travers la population, l'épaisseur moyenne effective du cortex de tout groupe conséquent sera relativement mince. Mince, la plupart du temps, au point qu'on ne puisse compter sur un sens de la relativité de l'arrière-plan.
L'imposture des impostures tire profit de ce fait de nature pour installer le principe d'un arrière-plan unique et fixe qui une fois admis seulement permet de faire cas comme vous le proposez (ou semblez bien) d'un sens univoque à l'imposture. Soit le sens de trahir cet unique arrière-plan élu des arrières-plans.
Or, et il s'agit dans ce débat d'une intervention d'Euclide pour ainsi dire supplémentaire, à l'imposture des impostures que je viens de dénoncer Euclide a bien longtemps servi de toit en un sens considérable. Mon appel à restituer Euclide à l'éducation de la population genevoise, n'est nullement un appel à revenir à la même situation.
Pour finir sans m'étendre, il y a, dans la mise à distance d'Euclide, quelque chose de la confusion des niveaux, quelque chose comme jeter le bébé avec l'eau du bain.
ps : à Madagascar, quelques années après avoir enterré un défunt, on déterre ses restes pour nettoyer ses os avant de les remettre en terre et le faire entrer au parlement des tabous.
Ecrit par : Boris Borcic | 11.09.2011
@Boris Borcic
Toujours trop abscons pour moi, vos discours ont néanmoins un certains charme presque poétique. J'en reste là, sauf pour relever que l'usage malgache que vous décrivez de la seconde inhumation se retrouve dans bien d'autres cultures, notamment sud-américaines. Mais vous le savez déjà, je pense.
Ecrit par : Mère-Grand | 11.09.2011
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