06.12.2011
Les Douze Travaux d'Einstein ! (1-3)
Préambule : Faire travailler Einstein, comme on fait mentir Lacan !
Il y a quelques semaines l'automne si sec et doux me faisait inventer l'expression « Faire mentir Lacan ». Aujourd'hui sur ce moule m'est venu l'idée de l'expression « faire travailler Einstein »... Lacan, Einstein : ces références sont des monnaies qui se ressemblent plus qu'il n'y paraît. Pas pour la valeur d'origine, mais pour la valeur d'usage. C'est que quoi qu'il en aille de leur réputation par ailleurs, l'essentiel de l'oeuvre d'Einstein est en pratique comme l'essentiel de l'oeuvre de Lacan : trop obscure pour qu'on attende du citoyen moyen qu'il y comprenne quoi que ce soit de son propre chef.
Emerge pourtant chez Einstein l'aveuglant E = mc2 . Dès lors la plus typique des contributions « venues d'Einstein » aux discours du café du commerce, sera une citation qu'on lui aura prêtée, du genre « Rien ne ressemble plus à l'infini que la connerie humaine » - une citation qu'on lui prêtera pour faire valoir qu'elle ressemble à « E = mc2». Face à ça, plusieurs attitudes possibles. L'une serait d'éviter le nom d'Einstein, mais c'est quand même dommage. Une stratégie de cas en cas possible est de partir de ce qui est prêté à Einstein pour en déduire quelque chose de neuf et percutant, ce que j'appelle faire travailler Einstein.
Travail d'Einstein numéro 0 Chiffrer la connerie humaine
Pour l'illustrer dans le cas de la citation plus haut donnée sur la quasi-infinité de la connerie - on va se dire, tiens, mais du pdv aussi bien des méthodes que de la théorie, c'est Einstein lui-même qui préside à l'astrophysique lorsqu'elle affirme aujourd'hui que 95% du plus grand objet de la nature - l'univers lui-même - ressortent des mystérieuses et obscures masse (25%) et énergie (70%) noires. Le plus grand objet de la nature, donc le plus proche de l'infini, c'est bien l'univers. De quoi se dire ensuite encore, que ces 95% sont le moyen post-mortem qu'aura trouvé l'esprit fameux de l'auteur de E=mc^2, pour nous signifier une précision chiffrée sur la citation plus avant : la connerie humaine est si vaste qu'elle remplit l'univers en n'en laissant surnager que 5% !!
C'est ainsi qu'une fois donné corps à un sens intéressant pour la locution « faire travailler Einstein », m'est venu l'idée d'écrire les 12 travaux d'Einstein. Belle idée, et j'en vois vite une demi-douzaine d'originaux à lui faire effectuer :)
Mais il faut d'abord pour cela déblayer le terrain. Je vois qu'au sens ou nous voudrions au mieux faire travailler Einstein, Einstein s'est déjà lui-même fait travailler - en exposant le « paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen ».
Travail d'Einstein numéro I Se montrer lui-même en exemple de se faire travailler
Le « paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen » est la publication où Einstein s'est véritablement surpassé, en traduisant son scepticisme devant la mécanique quantique en une prédiction expérimentale incroyable qui s'est de plus vérifiée. Il faut faire aujourd'hui attention au transformisme du « paradoxe » dans la formule « paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen ». Initialement, cela s'appelait paradoxe parce que Einstein lui-même s'attendait à ce que l'expérience réfute la prédiction.
Bon, pour être précis, à l'époque d'Eintein la prédiction ne portait pas sur une expérience réelle mais ce qui s'appelle une "expérience de pensée"; ce n'est qu'après sa mort et par un travail auquel restent associés les noms de John Stewart Bell et Alain Aspect, que cela s'est traduit par une expérience concrète. Mais depuis que l'expérience a confirmé la prédiction, la prédiction ne peut plus être un paradoxe de la même façon. Il y a diverses façons plus ou moins intelligentes de remédier à ce constat, des plus futées me paraît être la suivante :
Le paradoxe d'Einstein-Podolsky-Rosen doit aujourd'hui son nom au fait qu'une lecture disons « normale » de l'histoire capte la confirmation de la prédiction EPR comme une défaite de l'intellect d'Einstein, alors qu'une autre lecture plus curieuse d'une logique au crédit intellectuel voudra considérer la confirmation de la prédiction EPR comme un témoin entre tous de la supériorité de l'intellect d'Einstein.
Quoi qu'il en soit, infériorité ou supériorité, nous adopterons dans le cas d'EPR le point de vue qui consiste à dire que l'intellect d'Einstein était tellement puissant et désintéressé qu'il réussissait à faire avancer le Schmilblick d'une conclusion étrangère si ce n'est contraire à ses désirs. Il s'est ainsi fait travailler lui-même...
Travail d'Einstein numéro II Se révéler l'élu de Dieu
Le verset 2:17 de l'Apocalypse désigne l'élu de Dieu, et il est assez aisé d'y reconnaître Einstein en personne :
Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises: A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit.
C'est de ce verset qu'est née notamment l'expression « un jour à marquer d'une pierre blanche ».
Condition pour qu'il vaille d'être remarqué, le rapport entre Einstein et ce verset est multiple. D'abord Einstein fait partie des personnes très exceptionnelles qu'on peut qualifier de « vainqueur » sans plus de précision parce qu'on devine d'avance que les justifications sont faciles à donner. Ensuite la manne cachée peut bien correspondre à ce que révéla EPR sur Einstein (voir travail I). Il se peut, on le sent, sans difficulté particulière définir une compétition devant l'Eternité pour laquelle on ne connaîtra pas de vrai concurrent à Albert. Einstein peut donc bien être celui qui a vaincu et était prédestiné à vaincre d'après ce verset. D'autre part le nom d'Albert Einstein évoque le caillou d'albâtre (via l'allemand Ein Stein qui signifie un caillou), et donc le même verset d'une seconde façon.
Ainsi se voit illustré un nouvel exemple de faire travailler Einstein : déduire de ce qu'on lui prête déjà (ici, d'être durable champion du monde dans sa catégorie et de s'appeler comme il s'appelle), une chose qu'on ne lui prêtait pas encore et qu'il ne voudrait sans doute pas se prêter lui-même : ici, d'être aussi champion du monde devant Dieu et l'Eternité d'après le texte de l'Apocalypse de Jean.
Travail d'Einstein numéro III Parodier Archimède
On peut assez curieusement caractériser aussi bien le principe d'Archimède que le E = mc2 d'Einstein en termes de l'ironie faite aux pairs respectifs de l'un et de l'autre.
Il faut se souvenir qu'Archimède habitait Syracuse, une colonie portuaire grecque sur les rives de l'actuelle Sicile. Avec son principe Archimède adressait à ses concitoyens navigateurs-marchands une affirmation a priori ridicule. La situation de ce qu'ils connaissaient le mieux, la marchandise, était selon la vision d'Archimède conceptuellement identique pendant les deux moments où les Syracusains, experts en la matière, savaient qu'elle ne pouvait être plus différente.
Soit (a) lorsque la marchandise est pesée au cours d'une transaction, et (b) lorsqu'elle vogue entre deux ports. Loin de toute formule mathématique et même de tout énoncé verbal, le principe d'Archimède peut en effet se comprendre comme une équivalence prononcée entre une situation de pesée sur une balance à plateaux, et une situation de flottaison où les poids de mesure sont remplacés par "le volume de liquide déplacé".
Une ironie très semblable brille dans le E = mc2 d'Einstein - c'est une équation posée effectivement entre les deux grandeurs bien distinctes que les physiciens jusqu'à Einstein tenaient pour les plus fondatrices, la masse et l'énergie. Einstein a fait aux physiciens ce qu'Archimède a fait aux Syracusains : montrer une identité là où ses pairs voient la plus claire différence - alors qu'ils en sont littéralement les pros et que c'est au centre de leur expertise.
* * *
Bon ça fait déjà trois ou quatre travaux d'Einstein, bien assez pour une seule note de blog. Sinon déjà trop, peut-être à exploser.
A suivre !
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Commentaires
Ça c'est champion M. Borcic, car poster "Travail d'Einstein numéro 0 Chiffrer la connerie humaine" à l'heure 00:00, ça tient du génie !
Je continuerai la lecture de votre note demain, avant 00H00.
Bien à vous.
Ecrit par : Benoît Marquis | 06.12.2011
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